déc 04 2008
Incredible India
Oct. – Nov. 2008
Après neuf mois d’intense préparation, de réflexion, de lectures, de rencontres, nous réglons les innombrables derniers détails pratiques. Et ça y est, il faut déjà y aller. Nous embrassons nos familles et nos amis, jetons un dernier regard à notre ville par la fenêtre du TGV Lille – Roissy de ce mercredi 22 octobre 2008…
Autour de nous, des hommes et femmes partent travailler pour la journée. Au milieu d’eux, nous réalisons que nous partons pour un an, vers l’inconnu…
La fatigue des très courtes nuits de ces dernières semaines conjuguée à l’émotion et l’excitation du départ nous assomme. Nous ne pensons plus à rien.
Dans 18 heures nous serons à New Delhi…
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‘’L’Inde prive tout visiteur de ses certitudes, de sa souveraineté et de ses repères.’’
(Henri Michaux, Un Barbare en Asie)
‘’En Inde, beaucoup de gens se perdent, c’est un pays qui est fait exprès pour cela’’ (Antonio Tabucchi)
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Les lectures, les témoignages sur ce pays n’y feront rien. Même si nous nous attendions à un choc culturel, la réalité dépasse largement ce que nous avions imaginé. Nous sommes propulsés en quelques heures d’un univers propre, rationnel et calme, dans le chaos de la ville la plus polluée du monde : New Delhi, capitale de l’Inde.
Si le fondement de la civilisation indienne est la recherche du Dharma, l’ordre du monde, nous comprenons pourtant dès notre sortie de l’aéroport à quel point ici le désordre est la règle !
Des scènes de vie inconnues nous ébranlent à chaque coin de rue. Nous avons l’impression d’être dans un film, dans un univers différent, et d’être étrangers à tout ce qu’il se passe autour de nous.
Nous l’avions lu et le réalisons immédiatement : l’Inde est un pays qui additionne, mais sans jamais réduire, et qui est alors rempli de paradoxes. Tous les extrêmes y cohabitent.
La civilisation indienne est le fruit de débats entre hindouistes, jaïns, bouddhistes, et musulmans. Elle est également le fruit d’apports extérieurs millénaires, et plus récemment de celui des britanniques qui lui ont légué entre autres le libéralisme politique, le cricket, et la bureaucratie.
Ce qui nous frappe le plus, comme nombre de voyageurs que nous avons rencontrés, c’est la valeur accordée à la vie humaine, bien inférieure à celle de nos civilisations occidentales, ainsi que la misère criante à chaque coin de rue. Il nous faut alors mettre de côté nos réflexes d’occidentaux et comprendre deux choses essentielles :
D’abord, au commencement de la religion hindoue était le Groupe, et non l’Homme de la genèse judéo-chrétienne (Récit cosmogonique du Rig Veda, (90, X), vers 1500 av. J.C. – Les Vedas sont les livres du ‘’Savoir’’ de la religion hindoue). L’individu ne compte alors que comme membre d’un ensemble, d’un groupe dont il doit adopter le mode de vie.
Ensuite, la croyance en la réincarnation de l’âme humaine, le karma, veut qu’un individu pauvre soit pauvre car il paye ses mauvaises actions dans une vie antérieure. La misère procède alors d’une justice céleste, et il n’y a rien à trouver à y redire.
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La palette de mots et de concepts qu’offre ce sous-continent est bien complexe pour tenter de dresser une esquisse de l’Inde, car elle ne se laisse pas croquer si facilement.
Sâdhu, Ashrams, Ganesh, Vishnou, Brahmane, Dharma, Krishna, Veda, Goa, Bénarès, Taj Mahal, Hippies, Comptoirs, Saris, Gandhi, Nehru, Maharishi, Mayawati, Call centers, I.T., Tantra, Fakir, Maharadjahs, Bollywood… Autant de mots qui façonnent l’Inde et qui fascinent l’étranger.
Nous connaissions les Mittal, Tata, ou autres rois du business qui font la une des journaux économiques, reflétant une Inde de plus en plus puissante et ambitieuse. Ce dynamisme est nourri principalement par les technologies de l’information et de la communication, ses call centers, ses plateformes offshores, les 250.000 ingénieurs qu’elle forme chaque année, et l’émergence d’un mode de vie consumériste à l’occidentale…
Sur le terrain en revanche, la réalité nous apparaît bien plus complexe.
En effet, alors que le pays connaît une croissance à deux chiffres, la majorité de la population vit encore à la campagne, souvent sans électricité ni eau courante. 750 millions des 1,1 milliards d’habitants que compte l’Inde sont éparpillés dans 680.000 villages.
Seule une élite participe au festin de la croissance : la classe moyenne, quelques 300 millions de personnes, et les nouveaux maharadjas des affaires.
En 2008, 48% des indiens sont analphabètes, 80% des femmes vivant à la campagne ne savent ni lire ni écrire. 1/3 des enfants qui souffrent de malnutrition chronique dans le monde vivent en Inde, et 95% des mariages sont toujours arrangés.
Bien que la discrimination sur des critères de castes ait été officiellement interdite en Inde au lendemain de l’indépendance de 1947, le système des castes, millénaire, perdure. L’instauration de quotas de discrimination positive envers les Dalits (Intouchables) a cependant permis à cette caste au plus bas de l’échelle sociale d’être représentée politiquement, et de participer pleinement au pouvoir. Paradoxe encore : Mayawati, une intouchable, premier ministre de l’Uttar Pradesh, l’État le plus grand et le plus peuplé comprenant la capitale New Delhi, pourrait bien devenir la future présidente de l’Inde…
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Nous comprenons rapidement que les indiens ne vivent pas dans un monde d’absolu blanc ou noir, ils vivent au milieu, dans un immense nuage gris, où rien ne semble tout a fait réel ou irréel, vrai ou faux. Telle leur façon de secouer la tête signifiant parfois oui, parfois non, ou encore peut-être.
Puis nous nous acclimatons, l’Inde nous fascine autant qu’elle nous trouble. Nous passons de la beauté aveuglante de certains monuments à une misère et une pollution suffocantes … Nous tentons de pénétrer cette culture qui oscille entre les traditions plurimillénaires et la spirale du modernisme.
Nous nous attendions à l’inattendu, nous avons été servis. Rien n’est évident dans cette démocratie aux allures ‘’d’anarchie qui fonctionne’’ !!
