fév 23 2009

Cambodge

Publié par Latitude Responsable

Quand il a quitté la forêt dans laquelle il travaillait avec ses deux frères, à couper illégalement du bois pour subvenir aux besoins de leur famille, c’est sans hésiter à Siem Reap que le jeune Dara se rend. Il vient y grossir le rang de tous ces jeunes khmers qui y cherchent l’argent facile grâce au tourisme, et surtout la liberté de vivre sans pression familiale, sans avoir une communauté de villageois sur le dos, et donc pouvoir fréquenter des filles sans être surveillé, échapper à un mariage arrangé.

Au moment où Dara arrive à Siem Reap, la stabilité politique du pays revient petit à petit, et la formidable étendue des temples d’Angkor et des provinces du nord du pays commencent à nouveau à attirer des touristes.
La ville va alors connaître un développement touristique et immobilier si rapide qu’il n’a pas d’équivalent en Asie du Sud.

Dara, qui a dû claquer la porte de la maison familiale parce qu’il a décidé de se marier avec une jeune fille sans ‘fortune’, fait dans ce Siem Reap la rencontre de Denis Richer, ethno-linguiste français dont la vie, les voyages et l’expérience relèvent de l’épopée. Denis est au Cambdge depuis la fin des 10 ans d’occupation viet namienne qui ont suivi le renversement du régime de Pol Pot. Il parle khmer (il a écrit le premier dictionnaire khmer – français – anglais en phonétique), et a la réputation d’aider beaucoup de gens. Dara vient le trouver et lui dit ‘Monsieur Denis, je ne sais rien faire, mais j’ai la volonté d’apprendre et je veux travailler pour vous’.

Denis Richer prend alors le jeune homme sous son aile, et en fait en quelque sorte son ‘aide de camp’ pour ses expéditions dans les provinces reculées. Mais surtout, il lui apprend à avoir confiance en lui, la chose la plus importante au monde. Quelques années plus tard, Dara parle un anglais irréprochable, est devenu guide dans la meilleure agence de guides d’Angkor, a appris à analyser, à prévoir, à prendre sa vie en main.

Nous pénétrons au Cambodge par voie terrestre, en prenant le bus de Bangkok jusqu’à Siem Reap.
Après avoir dépassé le poste frontière de Poï Pet, nous entrons dans un pays en pleine mutation : les routes sont en chantier, le bitume remplace la piste cabossée, les bus et les stations se développent, les motorbikes prolifèrent à la vitesse de l’éclair. Il n’y a pas si longtemps, rejoindre Siem Reap depuis la frontière thaïlandaise relevait de l’expédition.

Ce pays qui a connu l’horreur renaît doucement de ses cendres. Et comme il ne fait pas bon d’évoquer le passé, et que l’histoire proche a montré que du jour au lendemain l’avenir pouvait s’effondrer, alors résolument le Cambodge se conjugue au présent.

Quand nous arrivons à Siem Reap, nous sommes attendus, dans le cadre de notre partenariat avec Accor, au somptueux Sofitel d’Angkor. Son directeur, Didier Lamoot, accueille notre projet avec beaucoup d’enthousiasme, et à peine avons nous parlé deux minutes qu’il décroche son téléphone et appelle un de ses très bons amis, « qu’il faut absolument que nous rencontrions »…

Merci Didier! Nous voilà tous les trois le lendemain, à passer la matinée entière avec… Denis Richer, que nous venons de présenter plus haut. Nous passons près de cinq heures à l’écouter parler du Cambodge, de la façon de vivre et de penser des khmers, de l’histoire proche du pays, qui a laissé de profondes séquelles dans toutes les familles, et bien entendu nous buvons les récits de ses merveilleux voyages. (Voir le récit de son séjour chez les Mayas d’Amazonie : Pays perdu, aux éditions Phébus).
Nous malmenons avec lui des idées reçues sur le travail des enfants, la prostitution; nous parlons de l’éducation, essentiel problème d’un pays dans lequel la génération des 15/25 ans est la plus importante en proportion, à cause du génocide d’il y a 35 ans, qui a amputé le pays de 2 millions de ses membres (20% de la population à l’époque), et qui a principalement touché l’élite…

Sentant notre intérêt pour la vie rurale, à la fin de la matinée il nous demande si nous serions intéressés pour partir quelques jours explorer la campagne avec un khmer à peine plus âgé que nous, du nom de… Dara. Il trouverait des motos (impossible pour un étranger d’en louer à Siem Reap), et nous emmènerait loin vers le nord, dans les villages, et nous servirait à la fois de guide et d’interprète.

Nous n’avons pas besoin de nous concerter, nous avons tous les trois le coeur qui déborde à cette idée!
L’après-midi même, nous nous retrouvons tous chez Denis, rencontrons Dara avec qui nous sympathisons tout de suite, et nous fixons le départ au lendemain matin.

Le lendemain de notre premier jour à Siem Reap, nous enfourchons des Honda Wave 100cc défraîchies, et filons à deux par motorbike vers le nord du pays. Nous parcourrons pas moins de 450 km sur les pistes du Cambodge, nous éloignant de Siem Reap. Les routes sont bordées de villages aux habitations sommaires, de forêts, parfois de certains des derniers champs dans lesquels l’agence de déminage du Cambodge déconseille de s’aventurer (consigne que nous respecterons à la lettre!).

Avec Dara comme guide, nous nous arrêtons fréquemment sur les marchés ou chez les gens au bord de la route. Nous arrivons à communiquer facilement et à être reçus, grâce à Dara. Ces quelques jours nous permettent de réellement comprendre comment les gens vivent, quels sont leurs besoins, leurs envies. Nous comprenons qu’ici c’est la femme qui mène le foyer, qui tient le portefeuille, et qui a un rapport à l’argent bien plus responsable en général que le mari. Didier, qui emploie 600 personnes au Sofitel, nous racontait d’ailleurs que le jour de paye, et uniquement ce jour là, toutes les femmes de ses employés attendent leur mari à la sortie de l’hôtel, pour vite leur prendre la liasse de billets, de peur qu’ils aillent tout dépenser le soir même en jeu ou en alcool…

Nous passerons quelques jours ainsi à battre la campagne et nous imprégner de la culture locale. À notre retour à Siem Reap, nous passons encore quelques soirées avec Denis et Didier, visitons quelques temples avec toujours Dara pour guide, et il nous faut déjà repartir à Battangbang, un peu plus au sud, où nous avons rendez-vous avec 1001 Fontaines, un excellent projet qui figure à présent dans nos reportages.

Nous nous rendrons à Battangbang en bateau depuis Siem Reap, toujours avec Dara. Le jour de notre départ, la pleine lune et les vents du nord ont frigorifié les rues de Siem Reap, emportant 15°C sur leur passage.
Le spectacle matinal que nous volons à travers les vitres pleines de buées du bus qui nous mène à l’embarcadère du Tonlé Sap a des allures de bout du monde.  les habitants que l’on perçoit dans la brume se réchauffent autour de petits feux le long de la piste.

Notre coquille de noix passe de villages en villages au fil de l’eau ramassant les fils de pêcheurs qui espèrent amasser fortune en allant travailler en ville. (Quand ils ne s’aventurent pas à passer clandestinement la frontière thailandaise pour travailler dans le batiment oû ils pourront gagner 5$ au lieu de 2$ à Battambang.)

Trois d’entre eux se joignent à nous. Ils partagent avec nous leurs seuls bagages : de larges sourires, alcool local et cigarettes sans attendre de contrepartie. En plus de tanguer en permanence, La carlingue du bateau et son pot d’échappement pétaradent sans arrêt. Dara nous dit qu’il va avoir le mal de mer puis de terre si l’on arrive à bon port.

Nous traversons le lac principal, au centre du pays, immense étendue dont le niveau varie de plus de 10 mètres entre la saison des pluies et la saison sèche, véritable poumon irriguant le pays, en eau et en poissons. Sa surface est multipliée par six lors des crues, ce qui amène les habitants à déplacer leurs maisons 40 fois par an.

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Pendant notre séjour à Battangbang, nous faisons la rencontre de Lo Chay, qui dirige 1001 Fontaines au Cambodge. Nous sommes également reçus pour dormir chez les beaux parents de Dara, qui ont pour l’occasion préparé de la nourriture qu’ils ne se payent pas d’habitude : une coupelle de légumes, une de poisson haché et une autre remplie d’un liquide jaunâtre  donc la composition est à peine visible à la lueur de la bougie. Tout ceci est alimenté par une montagne de riz. Nous dormons littéralement ‘en famille’, dans une seule pièce en compagnie de trois générations de khmers !

Après Battangbang, direction Phnom Penn, la capitale du pays, en pleine mutation. Là encore, Greg, qui était déjà venu quatre ans plus tôt, ne reconnait pas la ville, tant elle s’est développée.
Nous profiterons de notre unique matinée à Phnom Penn pour aller rendre visite à une association qui fait énormément de bien au Cambodge : Pour un Sourire d’Enfant (PSE). PSE récupère les enfants vivant dans la décharge de Phnom Penn, et les scolarise dans un centre immense qui a été construit pour cela. Mais pour ne pas nuire à la structure familiale, l’association donne également du travail aux mères des enfants (quand ils en ont une), et leur apprend l’artisanat, qu’elle vend ensuite, afin de dégager un excédent de revenu à la famille pour compenser l’arrêt de travail de l’enfant.

PSE s’occupe aujourd’hui de 6.000 enfants (oui, ils viennent tous de la décharge…), et obtient les meilleurs résultats scolaires et sportifs du Cambodge. Nous ne ferons pas beaucoup de commentaires sur la décharge, où Bora (une jeune de 23 ans qui y est née, qui y a travaillé pendant des années avant d’être prise en charge par PSE, et qui maintenant parle français, anglais, espagnol et khmer) nous a emmenés malgré le fait que PSE refuse en général d’y emmener des ‘touristes’. Nous avons été très émus et marqués par cette matinée, et les images de toutes ces personnes travaillant au milieu des immondices, pour 1 éventuel dollar par jour, selon ce qu’ils y récupèrent, resteront à jamais dans nos mémoires.

Désormais, entre le Cambodge et nous trois, c’est une histoire de coeur. Nous gardons de ce pays un tendre souvenir.

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